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Cheignieu-la-Balme, le blog d'un Cheignieulat de coeur.

Cheignieu-la-Balme, le blog d'un Cheignieulat de coeur.

Promouvoir le village de Cheignieu-la-Balme, la région du Bugey et le département de l'Ain. Je dédie ce site à mon épouse Sandrine et à mes enfants Alexis et Romain.


A la mémoire des enfants d'Izieu

Publié par cheignieulat avant tout sur 18 Mars 2012, 10:39am

Catégories : #Cheignieu la balme

 

 

   

 

L'étoile jaune.
"Il est interdit aux juifs, dès l'âge de six ans révolus, de paraître en public sans porter l'étoile jaune" (Art. 1, 8e ordonnance des autorités allemandes, 19 mai 1942).

     

 

Les enfants juifs dans la tourmente


Tout commence en Europe. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, des démocraties aux fascismes et au nazisme, de la France républicaine à la France de Vichy, le sort des juifs bascule dans le mépris, la négation absolue, l'indifférence.

Fuir. Fuir le manque de travail, fuir les agressions antisémites, telles sont les motivations de nombreuses familles juives de l'entre-deux-guerres pour quitter leur patrie d'origine. Certaines choisissent la France. Ce choix ne relève pas du hasard. L'image de la France est celle du pays des droits de l'homme et de l'intégration républicaine. Pour beaucoup, elle est une véritable terre d'accueil. Au sein de cette communauté dispersée, les 31 familles dont sont issus les 44 enfants juifs arrêtés le 6 avril 1944 à Izieu, ont pris la difficile résolution de tout laisser pour venir se réfugier en France.

 

En fonction de leur origine et de leur date d'arrivée en France, nous pouvons les classer en quatre groupes : celles qui sont originaires de l'Est de l'Europe, venues en France dans l'entre-deux-guerres ; les familles autrichiennes qui fuient leur pays après l'Anschluss en 1938; les juifs allemands du pays de Bade et du Palatinat expulsés en octobre 1940; et enfin trois familles françaises qui quittent l'Algérie en 1939. Le premier groupe, en majorité des Polonais, fuit la misère et l'antisémitisme. Ces familles juives s'installent en France dans les années 1920 et les années 1930. Ce sont pour la plupart des gens de condition modeste.

 

 

 

 

Immigrante juive polonaise, naturalisée française à la veille de la guerre avec son mari, Sabine Zlatin est à Montpellier en 1941. Ayant perdu son emploi d'infirmière en raison des lois antisémites, elle refuse de se laisser abattre. Volontaire et déterminée, elle contacte la préfecture de l'Hérault où elle propose ses services comme infirmière (ci-dessus). La Préfecture la dirige vers l'Œuvre de Secours aux Enfants (OSE). Très présente dans le Sud de la France, cette association développe des activités d'assistance en faveur des enfants internés. Elle s'emploie à faire libérer les jeunes internés par le biais notamment de certificats d'hébergement, pour ceux de moins de quinze ans. Par chance, le personnel de la préfecture de l'Hérault adopte une attitude courageuse en favorisant le sauvetage d'enfants juifs. Benedetti, le préfet régional, Ernst, le secrétaire général de la préfecture, et Fridrici, chef de division, acceptent de délivrer largement de telles autorisations.

Ainsi l'OSE accueille de nombreux enfants au solarium marin de Palavas-les-Flots, mis à disposition par l'abbé Prévost. Au printemps 1942, Sabine Zlatin en prend la direction. Elle participe elle-même à des opérations de sauvetage sans passer par la voie administrative. Dès que cela est possible, elle sort, au besoin, des enfants sous sa cape d'infirmière de la Croix Rouge alors que ceux-ci ne figurent pas sur la liste des libérables, ou elle achète des gardiens afin qu'ils ferment les yeux sur des évasions.

 

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Sabine Zlatin Ténacité et dévouement

 

  Sabine Zlatin à Izieu, le 21 juillet 1996
 

Sabine Zlatin à Izieu, le 21 juillet 1996, lors de la journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l'autorité du gouvernement de Vichy (1940-1944). © E. Ressort / Maison d'Izieu

Née Chwast, le 13 janvier 1907, à Varsovie en Pologne, Sabine est la dernière de douze enfants. Le père est architecte. Il n'aime pas le prénom donné à sa fille, et décide de l'appeler Yanka, un nom qu'elle gardera par la suite. Ne supportant plus un milieu familial étouffant et l'antisémitisme des Polonais, elle décide au milieu des années 1920 de quitter son pays natal. Au gré des rencontres, elle gagne successivement Dantzig, Köenigsberg, Berlin, Bruxelles pour finalement arriver en France à Nancy. Elle entreprend alors des études en histoire de l'Art. Puis, elle fait la connaissance d'un jeune étudiant juif de Russie : Miron Zlatin. Né à Orcha en 1904, issu d'une famille aisée, il prépare, à l'université de Nancy, un diplôme d'études supérieures agronomiques. Le 31 juillet 1927, ils se marient.

En 1929, Miron et Sabine acquièrent une ferme avicole à Landas dans le Nord. Après quelques difficultés, l'exploitation se révèle un succès. Ils sont nationalisés le 26 juillet 1939. En septembre 1939, la guerre éclate. Sabine décide de suivre des cours de formation d'infirmière militaire à la Croix-Rouge à Lille. En mai 1940, ils fuient pour Montpellier. La suite de l'histoire les conduit dans l'Ain à Izieu.

 

Après la rafle, Sabine Zlatin rejoint Paris où elle s'engage dans la Résistance. A la Libération, elle est nommée hôtelière-chef du Centre Lutétia, en charge d'organiser le retour et l'accueil des déportés. En juillet 1945, plus d'un an après la rafle, Sabine Zlatin apprend que son mari ne reviendra pas de déportation. Après la fermeture du Lutétia, en septembre 1945, elle s'installe définitivement à Paris. Elle s'adonne à la peinture, signant ses toiles du nom de Yanka. Parallèlement, elle va exercer le métier de libraire spécialisé dans les arts du spectacle.

 

Sabine Zlatin n'a jamais cessé, à partir de la Libération, de porter et de promouvoir la mémoire de la rafle d'Izieu.

 

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Diane Popowski n'est qu'un nourrisson lorsqu'elle est internée au camp d'Agde. Ses parents ont été déportés le 11 septembre 1942. Sabine Zlatin la sort du camp puis la confie à des amis à Montpellier, la famille Pallarés. Les deux surs Pallarés, Paulette et Renée, passeront l'été 1943 à Izieu, avec la petite Diane. Celle-ci sera cachée jusqu'à la fin de la guerre par la famille Pallarés. Diane vit aujourd'hui au Canada, ainsi que son père rescapé des camps.

 

 

 

    Refuge et lieu de vie / Avril 1943 - avril 1944


"Je suis très contente d'être ici; il y a de belles montagnes et du haut des montagnes on voit le Rhône qui passe et c'est très beau […]".*

Fin 1942, maîtres de la quasi-totalité du territoire, les nazis accentuent la répression antisémite. Dans ce contexte, le solarium de Palavas-les-Flots, comme d'autres maisons d'enfants, est fermé par l'OSE. Au début 1943, les époux Miron et Sabine Zlatin, qui habitent Montpellier, constatent que la situation devient de plus en plus critique. Au cours de l'hiver 1942-1943, les bureaux de l'OSE sont transférés de Montpellier à Vic-sur-Cère (Cantal). Ils songent alors sérieusement à quitter la zone sud.

 

Les maisons d'enfants réfugiés sont en danger. Parmi elles, la maison de Campestre abrite quatorze enfants. La préfecture de l'Hérault réussit à convaincre les époux Zlatin de les prendre en charge. Vers mars-avril 1943, ils se réfugient avec les enfants en zone italienne, à Chambéry.

 

Sur les recommandations de Fridrici, chef de division à la préfecture de l'Hérault, Sabine Zlatin rencontre Pierre-Marcel Wiltzer, sous-préfet de Belley, petite ville de l'Ain. D'après son témoignage, Sabine Zlatin "est arrivée en uniforme d'infirmière de la Croix-Rouge. On a joué très rapidement cartes sur table. Elle m'a parlé d'enfants de déportés. On s'est compris" [1].

 

Pierre-Marcel Wiltzer use alors de son influence pour aider à l'installation de la colonie. Il sélectionne, avec l'aide d'un inspecteur de la Jeunesse et des Sports, deux propriétés qu'il propose à Sabine Zlatin.

 

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Pierre-Marcel Wiltzer
L'honneur et la conscience


"Aux abords de Noël, madame Zlatin vint me proposer d'assister à l'arbre de Noël qu'elle allait organiser. Cela ne m'arrangeait guère; mon épouse était à quelques jours d'un accouchement; comment m'engager ! Je décidais cependant de m'y rendre et, pour donner un peu d'éclat à cette visite, pourtant voulue discrète de ma part, j'y suis allé, à la tombée de la nuit, en uniforme, accompagné de mademoiselle Cojean [1] et munis, tous deux, de paquets et de gâteries, de sucreries et de friandises" [2].

Rappelons le cadre historique de ce geste. Nous sommes à la fin de l'année 1943. Depuis septembre, cette partie du territoire est occupée par les Allemands. Les lois antisémites de Vichy et les persécutions nazies s'intensifient. Au mépris de ces lois, le jour de Noël, le sous-préfet de Belley, en tenue officielle, rend visite à une maison d'enfants juifs cachés. Cette anecdote illustre bien la personnalité et l'action de celui qui fut le protecteur de la colonie d'Izieu. Humain et discret, continuant à servir l'Etat tout en sachant rester fidèle à sa conscience et à ses convictions républicaines. Il s'arrangera même pour éviter de prêter serment au Maréchal Pétain. Le 5 mars 1944, soit un mois avant la rafle, il dut quitter son poste de Belley pour cause de mutation.

 

Pierre-Marcel Wiltzer est né le 14 avril 1910 à Sarreguemines (Moselle). Diplômé en Droit, il entre dans la "préfectorale" en 1940. Le 2 octobre 1942, il est nommé sous-préfet de Belley. Parallèlement, en novembre, il intègre le réseau Gallia-Kasanga des Forces françaises combattantes. Le 5 mars 1944, un mois avant la rafle, il est muté à Châtellerault (Vienne). En pleine débâcle de l'armée allemande, il négocie afin qu'elle ne fasse pas sauter le pont Henri IV de Châtellerault. Après la guerre, il devient préfet et termine sa carrière dans les plus hautes fonctions publiques.

 

En 1988, il devient président de l'Association pour la création du Musée-mémorial des enfants d'Izieu, et le restera jusqu'en 1995. Il s'éteint à son domicile parisien le 1er mars 1999.

 

1. Marie-Antoinette Cojean était la secrétaire en chef de la sous-préfecture de Belley.
2. Pierre-Marcel Wiltzer, Sous les feux croisés, Éditions Comp'Act, Chambéry, 1999, pp. 50 et 52.

 

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"Quel paradis !"

La maison d'Izieu

© Maison d'Izieu/Succession Sabine Zlatin
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"Je me rappelle toujours, vous savez, Reifman [l'un des éducateurs], il a sauté du camion et a dit : "Quel paradis !" (témoignage de Sabine Zlatin, Les Voix d'Izieu).

 

Le choix de Sabine Zlatin se porte sur une grande maison qui se trouve dans le hameau de Lélinaz, à côté du village d'Izieu, à une vingtaine de kilomètres de Belley. Construite à la fin du XIXe siècle, cette vaste demeure est juchée à flanc de montagne, à proximité de la route menant du hameau de La Bruyère au village d'Izieu.

 

La maison possède une grande fontaine, ainsi qu'une immense terrasse. Elle s'ouvre sur le paysage du Bugey et du Dauphiné avec, en toile de fond, par temps clair, le massif de la Chartreuse. Le site dégage un sentiment de sérénité et semble un rempart aux dangers de la guerre.

 

Aux enfants de Campestre s'ajoutent de nouveaux arrivants provenant de différentes maisons d'enfants cachés. D'autres sont directement amenés par leurs parents. Certains, restés seuls après la déportation de leur famille, sont issus du réseau Garel. Leur nombre ne cesse de croître pour atteindre, en septembre 1943, la soixantaine. Un petit groupe d'éducateurs est chargé de leur encadrement. Quant à l'administration de l'OSE, elle verse des pensions pour les enfants dépendant de ses services.

 

Pour exemple, l'histoire de Samuel Pintel, six ans : le 16 novembre 1943, à l'hôtel des Marquisats à Annecy, une rafle survient. Sa mère, qui sera raflée, le précipite contre une amie non-juive présente. Par la suite, c'est l'OSE de Chambéry qui prend Samuel en charge. Miron Zlatin va le chercher à Chambéry pour l'amener à Izieu. Il en repart quelques mois avant la rafle.

 

 

 

Une atmosphère paisible

 

 

Colonie d'Izieu, août 1943

 

Colonie d'Izieu, août 1943. Quelques enfants autour des éducatrices, entre la grange et la fontaine. Au premier plan, les cuvettes pour la toilette. © Maison d'Izieu/Col. Henri Alexander
           

 

 

 

Pour parvenir au hameau de Lélinaz, il faut emprunter une petite route sinueuse en terre. Le site d'Izieu est isolé. L'atmosphère est celle des campagnes : immobile et douce.

 

Le confort de la maison est limité. Les bâtiments ne sont pas en très bon état. Il n'y a ni chauffage, si ce n'est de petits poêles, ni l'eau courante. Jeune éducatrice, Paulette Pallarés, se rappelle que les enfants faisaient leur toilette dans la grande fontaine : "Tous les matins, ils attrapaient leur petite cuvette, ils venaient prendre de l'eau dans le bassin, ils se lavaient" [1]. L'hiver, la toilette se fait dans le vestibule de la maison où de l'eau est chauffée dans un chaudron.

Ces conditions de fortune n'empêchent pas les enfants de vivre pleinement cette parenthèse de liberté. Henri Alexander, qui a quinze ans à l'époque, passe l'été 1943 à Izieu. Il en garde un souvenir heureux : "Les journées, on jouait, on s'amusait, on chantait, on faisait des promenades, des choses comme ça" [1]. Des baignades dans le Rhône sont organisées par l'un des éducateurs, Léon Reifman. De nombreuses fêtes rythment la vie de la colonie : anniversaires, Noël, mardi gras Les enfants s'approprient les lieux.

Paul Niedermann, qui avait lui aussi quinze ans et demi au cours de cet été 1943, se souvient : "Ce qui reste dans mon esprit, c'est le soir, sur les marches de l'escalier, devant la maison, autour de la fontaine et sur la fameuse terrasse, où tant de photos ont été prises. On parlait de l'après-guerre, où on se rencontrerait, où on se retrouverait, ce qu'on voudrait faire" [1]. La nuit tombée, les éducatrices veillent au coucher. Paulette Pallarés explique que, chaque soir, elle passait "d'une paillasse sur l'autre, raconter une histoire parce que les garçons, il fallait leur raconter une histoire à chacun, pas forcément la même" [1]. Dans ce cadre extraordinaire, bénéficiant de tous les soins, les fracas de la guerre semblent très lointains pour les enfants de la colonie d'Izieu.

 

1. Maison d'Izieu, Les Voix d'Izieu.


Représentation d'une pièce de théâtre, été 1943

Représentation d'une pièce de théâtre, été 1943. Des éducateurs, avec l'aide d'enfants, organisaient, été comme hiver, des spectacles de théâtre pour distraire la colonie. © Maison d'Izieu/Col. Henri Alexander

 

 

 

 

Derniers instantanés

Aux environs d'Izieu, 26 mars 1944

Aux environs d'Izieu, 26 mars 1944. Un groupe d'enfants, douze jours avant la rafle.
Photographie prise par Marie-Louise Bouvier. © Col Perticoz
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"Dans les lettres, les dessins, on sent battre le cœur des enfants. Mieux qu'un long discours, s'y expriment la tendresse, la gratitude, le besoin d'un asile calme et rempli de gaieté, le désir que chacun retrouve sa famille" (Sabine Zlatin, 1994) - [1]

 

Des documents précieux, reflétant la vie de la colonie, ont été conservés après-guerre. Il s'agit d'une série de photographies, de lettres et de dessins. Ces derniers instantanés nous permettent de percevoir ce que fut l'univers des enfants d'Izieu, et nous les rendent plus proches.

 

  Diane Popowski, été 1943
 

Diane Popowski, été 1943. La famille Pallarés lui sauvera la vie en la cachant jusqu'à la fin de la guerre. © Maison d'Izieu/Succession Sabine Zlatin

Les principales photos sont prises par deux adolescents, Paul Niedermann et Henri Alexander, les éducatrices, Renée et Paulette Pallarés, et par Philippe Dehan, le cuisinier. Elles expriment l'apparente insouciance d'une colonie ordinaire : jeux dans les prés, baignade, discussions sur la terrasse, distribution du courrier, etc. Il existe également une série de photos prises par Marie-Louise Bouvier, nièce de madame Perticoz, propriétaire de la ferme voisine : "Comme j'allais travailler au village en haut, en revenant ils me voyaient, ils venaient à ma rencontre. J'avais pris toute la pellicule, de petites photos avec un appareil minuscule, que les gosses voulaient envoyer à leurs parents. Et puis, elles ont été tirées le samedi, et eux ils ont été pris le jeudi d'après. Les gamins, ils n'ont pas pu les voir. Moi, je les ai gardées" [2]. Il s'agit du samedi 1er avril et du jeudi 6 avril 1944. Les photos, elles, ont été prises le dimanche 26 mars, douze jours avant la rafle, trois semaines avant l'assassinat de la plupart d'entre eux à Auschwitz.

Quelques lettres et dessins d'enfants de la colonie ont été conservés par Sabine Zlatin ou par les familles qui ont survécu à la guerre. La gaieté y cohabite avec les tourments. La fête des mères, les anniversaires, les jeux, le quotidien sont autant de sujets évoqués auxquels s'ajoutent la douleur de l'absence des parents et l'angoisse d'un avenir incertain.

 

Les lettres sont parfois appliquées, écrites avec l'aide et les conseils d'un adulte, d'autres plus spontanées sont d'une mauvaise écriture, jalonnées de fautes d'orthographe et d'expressions. Mais toutes sont saisissantes : Georgy Halpern (huit ans) se plaint à sa mère qu'il lui manque "des caleçons et des chaussettes"; Senta Spiegel (neuf ans) écrit un mot pour le onzième anniversaire de Suzanne Szulklaper, en lui souhaitant de retrouver ses parents; Nina Aronowicz (onze ans) raconte à sa tante qu'à l'occasion de l'anniversaire d'une monitrice et de deux "petits", "on a joué beaucoup de pièces et c'était très beau".

 

Leurs dessins sont également une porte ouverte sur leur imaginaire : pirates, chat botté, indiens et cow-boys, jeux d'enfants, aventures dans les terres polaires et dans les steppes tartares, etc. L'inspiration est celle de tous les enfants de leur âge. Ils composent même des bandes dessinées qu'ils déroulent devant une lampe avec un texte lu pour chaque image, recréant ainsi l'illusion du cinéma.

 

1. Sabine Zlatin, préface pour Garde-le toujours, lettres et dessins des enfants d'Izieu, 1943-1944, Collection Sabine Zlatin, Bibliothèque nationale de France, Association du Musée-mémorial d'Izieu, Paris, 1994, p. 9.

2. Marie-Louise Bouvier, entretien conduit par Richard Schittly, 10 décembre 1993, Peyrieu.

 

 

"Une classe comme les autres"

 

Mariage en 1941 à Izieu de Joseph et Germaine Borgey

Mariage en 1941 à Izieu de Joseph et Germaine Borgey (au centre). À droite du tambour, Aimé Perticoz. © Col. Perticoz
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"Je revois les récréations dans la cour, où tout ce petit monde s'égayait, riant, insouciant, heureux de vivre. Plus tard, dans d'autres écoles, en regardant d'autres enfants jouer avec la même insouciance, je ne pouvais m'empêcher de penser à ceux d'Izieu" [1]. Gabrielle Perrier a vingt et un ans quand l'inspection académique la nomme institutrice à Izieu, le 18 octobre 1943. Pierre-Marcel Wiltzer, le sous-préfet de Belley, a effectué toutes les démarches nécessaires pour permettre la création de cette classe.

 

Les cours ont lieu dans la maison au premier étage, dans la pièce la plus lumineuse. Le petit Georgy Halpern (huit ans) décrit méticuleusement, dans les courriers qu'il adresse à ses parents, sa vie scolaire : "La classe est jolie, il y a deux tablaux, il y a un poêl, des cartes de geographie, des image sur les mur, il y a 4 fenetres, je mamuse bien, Il y 15 buraux" [2]; "[…] en classe le matin on fait de l'ecriture du calcul. Lapré midi on fait une dictée ou un devoir de grammaire est quand on saie on aprent des leçon, une resitations, des verbes la table de 1 de 2 de 3 de 4 de 5 de 7 de 8 de 9 de dix. On fait des conpositions j'ai u 64 points edemi j'ai etait le troisième sur 8" [3].

 

Pour l'institutrice, la tâche n'était pas aisée : "J'avais une classe unique, une très grosse classe unique. C'était pas toujours très facile." Mais l'image qu'elle en a gardée est celle "d'une classe comme les autres" avec parmi les élèves "des intelligences remarquables". Néanmoins, Gabrielle Perrier devinait les blessures cachées de ces enfants : "J'ai trouvé qu'ils étaient un petit peu différents de ceux que j'avais connus jusqu'à présent, parce qu'ils étaient déjà mûris. Ils étaient plus mûrs que les autres, on voyait que c'étaient des enfants qui avaient déjà souffert" [4].

 

Quant aux plus "grands", ils suivent des cours au collège moderne de Belley où ils sont internes et rentrent à Izieu pendant la période des congés. Pour les plus petits, ce sont les éducatrices de la colonie qui les prennent en charge. L'une des éducatrices, Léa Feldblum, s'attache particulièrement à Emile Zuckerberg (cinq ans) qu'elle considère comme son propre enfant. D'autres enfants, plus âgés, sont placés à l'extérieur de la colonie pour travailler dans des fermes.

 

"La colonie des enfants réfugiés de l'Hérault" est un lieu de vie à part entière. Chacun a alors le sentiment que la Maison d'Izieu constitue un véritable refuge.

 

1. Témoignage de Gabrielle Perrier, institutrice, in Sabine Zlatin, Mémoire de la "Dame d'Izieu", Gallimard, 1992, p. 128.
2. Lettre adressée à son père, datée du 28 janvier 1944.
3. Lettre adressée à sa mère, datée du 24 mars 1944, quatorze jours avant la rafle.
4. Maison d'Izieu, Les Voix d'Izieu.

 

 

 

 

  Les éducateurs

 

  Marcelle Ajzenberg, Suzanne Reifman , Berthe Mering, Miron Zlatin
 

De gauche à droite : Marcelle Ajzenberg, Suzanne Reifman (au second plan), Berthe Mering, Miron Zlatin (au premier plan). © Col. Philippe Dehan

Sabine et Miron Zlatin s'entourent d'un petit groupe d'adultes pour encadrer tous ces enfants. La doctoresse Sarah Reifman et son fils Claude. Elle est accompagnée de ses parents Eva et Moïse. Elle remplace, à partir de septembre 1943, son frère Léon, étudiant en médecine, ancien moniteur à Palavas-les-Flots. Après avoir participé à la création de la colonie, il quitte Izieu parce qu'il est recherché pour le Service du travail obligatoire (STO).

Il y a aussi Mina Friedler avec Lucienne, sa fille de cinq ans, Lucie Feiger et Léa Feldblum. Avec Miron Zlatin, ils seront tous arrêtés au cours de la rafle du 6 avril 1944. Seul Léon Reifman parvient à s'échapper. Léa Feldblum sera la seule rescapée de la Déportation.

 

Il convient de rappeler l'aide apportée par ceux qui ont eux la chance de partir quelques mois avant la tragédie : le cuisinier Philippe Dehan et sa mère, Marcelle Ajzenberg, le couple Rachel et Serge Pludermacher ou encore Dora Leidervarger.

 

Des amies de Sabine Zlatin viendront aussi porter main forte : Berthe Mering, Emma Blanc, ainsi que deux jeunes filles, Paulette et Renée Pallarés. Paulette, la plus jeune des surs, vit une histoire d'amour avec l'un des adolescents de la colonie, Théo Reis. On peut lire, encore aujourd'hui sur l'une des poutres du grenier, l'inscription : "Paulette aime Théo, 27 août 1943".

 

Moins d'un an plus tard, Théo est fusillé à Reval en Estonie.


Emma Blanc

Emma Blanc, éducatrice, été 1943. © Col. Philippe Dehan

 

 

 

DE LA RAFLE A L’ASSASSINAT

 

 

Izieu-Auschwitz / Avril - juillet 1944

Les enfants devant la fontaine d'Izieu, été 1943

Les enfants devant la fontaine d'Izieu, été 1943. Cette photographie fut probablement prise avant ou après une représentation théâtrale. © Maison d'Izieu/Succession Sabine Zlatin
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"Je pense qu'il n'y aurait pas de justification à l'extermination des hommes si on autorisait leurs vengeurs, sous la forme de leurs enfants, à grandir au milieu de nos fils et de nos petits-fils" [1].

 

Le 8 septembre 1943, l'Italie fasciste capitule. Dès le 9 septembre, les Allemands occupent la zone italienne de la France. Elle n'est plus un territoire de protection pour les juifs. La politique nazie anti-juive s'y applique avec détermination. Les responsables du réseau Garel intensifient leur activité pour cacher les enfants et assurer leur sécurité. L'OSE procède à la fermeture progressive des maisons d'enfants et à la dispersion de leurs occupants.

 

  La fratrie Benassayag : Élie, Esther et Jacob, le 26 mars 1944
 

La fratrie Benassayag : Élie, Esther et Jacob, le 26 mars 1944. © Col. Marie-Louise Bouvier


L'Ain n'est pas épargné par la répression allemande : 184 arrestations, 42 personnes fusillées et 38 maisons incendiées au cours du seul mois de février 1944. La ville de Belley est occupée par les Allemands et compte quelques miliciens. A Glandieu, près d'Izieu, un médecin juif, Albert Bendrihem, est arrêté le 7 janvier 1944. Ce médecin soignait les enfants d'Izieu. Son arrestation inquiète sérieusement les responsables de la colonie et résonne pour Sabine Zlatin comme un signal d'alarme. Le 8 février, la Gestapo rafle le personnel du siège de l'OSE à Chambéry. L'œuvre bascule alors dans la clandestinité totale. Les quelques maisons encore en fonction sont fermées, celle d'Izieu reste en activité, mais les liens avec l'OSE sont coupés.

Dès lors, Sabine Zlatin multiplie les démarches afin de disperser les enfants dans des lieux sûrs. Courant février, elle cherche à céder la maison au Service social d'aide aux émigrants. Elle prévoit de transférer les enfants dans l'Hérault. Le 5 mars, Pierre-Marcel Wiltzer est muté dans un autre département. La colonie perd son principal protecteur et se retrouve complètement isolée.

 

La dispersion est prévue pour le 11 avril. Le 2 avril, Sabine Zlatin se rend à Montpellier qu'elle considère comme sa base arrière. L'abbé Prévost lui propose de cacher une douzaine de garçons dans un établissement religieux. Mais il est déjà trop tard. La rafle a lieu lors de son déplacement.

 

1. Heinrich Himmler, chef suprême des SS, 1943, à propos de l'extermination des juifs.


Léon Reifman entouré d'enfants de la colonie, été 1943

Léon Reifman entouré d'enfants de la colonie, été 1943. © Maison d'Izieu/Succession Sabine Zlatin

 

 

 

 

 

Le 6 avril 1944

 

 

Aux environs d'Izieu, le 26 mars 1944

Aux environs d'Izieu, le 26 mars 1944. Photographie de Marie-Louise Bouvier. © Col. Marie-Louise Bouvier
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"Je voulais revoir ma famille pour les vacances pascales et, le 6 avril, je suis arrivé à Belley. En cours de route, j'ai pris deux grands garçons qui étaient au collège de Belley. Arrivés à Brégnier-Cordon, nous avons pris un petit chemin de façon à faire notre arrivée le plus discrètement possible. Par ailleurs, le 6 avril, on sentait déjà que la guerre touchait à sa fin. Alors, il y avait une sorte d'ambiance euphorique" [1]. "Par une journée magnifique" [2], Léon Reifman, ancien éducateur de la colonie, rend visite à sa famille réfugiée à la Maison d'Izieu.

 

Nous sommes au premier jour des vacances de Pâques. Il est environ 8 h 30. Les 44 enfants déjeunent au rez-de-chaussée dans le réfectoire. L'institutrice Gabrielle Perrier est rentrée chez ses parents la veille. Avant de monter à l'infirmerie, Léon Reifman croise une dernière fois le regard de ses parents, de sa sur et de son neveu [3]. Mis à part le brouhaha des enfants, tout est calme en ce jeudi 6 avril 1944.

 

  Eusèbe Perticoz, hiver 1943-1944
 

Eusèbe Perticoz, hiver 1943-1944. Voisin de la colonie et témoin oculaire de la rafle. © Col. Perticoz


Soudain deux camions et une voiture s'arrêtent devant la maison. La rafle est exécutée avec une rapidité effrayante. Trois hommes en civil, dont deux officiers de la Gestapo de Lyon, et une quinzaine de soldats de la Wehrmacht, rentrent brutalement dans la maison. Ils regroupent avec violence tous les occupants sur le palier. Prévenu par sa sur, seul Léon Reifman échappe à l'arrestation en sautant par une fenêtre du premier étage.

Les voisins Eusèbe Perticoz et Julien Favet sont les témoins impuissants de la rafle. Les enfants et les adultes sont jetés dans les camions comme de vulgaires marchandises. Les cris et les pleurs se font entendre. Le convoi quitte le hameau de Lélinaz. Comme un acte de résistance, les enfants chantent en chur : "Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine."

 

A la faveur d'un arrêt, à Brégnier-Cordon, les Allemands font descendre du camion, à la demande d'une habitante, le seul enfant non juif de la colonie, René Wucher (huit ans). Dans cette opération, seule l'arrestation des juifs intéresse les nazis. Puis, le convoi prend la route de Lyon. Pour les enfants et leurs éducateurs, c'est le début de l'engrenage qui mène à l'extermination.

 

Sabine Zlatin apprend la terrible nouvelle à Montpellier par le biais d'un simple télégramme que lui transmet Marie-Antoinette Cojean, secrétaire en chef à la sous-préfecture de Belley. Le message est le suivant : "Famille malade, Maladie contagieuse."

 

1. Maison d'Izieu, Les Voix d'Izieu.
2. Audition de Léon Reifman, 14 mars 1983, procès Barbie.
3. Eva et Moïse Reifman, ses parents; Suzanne et Claude Levan-Reifman, sa sur et son neveu.

 


La distribution du courrier par Miron Zlatin (à gauche) et Léon Reifman (à droite), été 1943

La distribution du courrier par Miron Zlatin (à gauche) et Léon Reifman (à droite), été 1943. © Col. Philippe Dehan

 

L’industrie de la mort

La famille Reifman

La famille Reifman. De gauche à droite : Suzanne, Eva, Claude et Moïse. Ils seront assassinés le 15 avril 1944 à Auschwitz-Birkenau. © Col. Paule Reifman
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Le 6 avril au soir, à Lyon, les portes de la prison du fort Montluc se renferment sur le convoi en provenance d'Izieu. À partir de cet instant, le destin des enfants et des éducateurs bascule. Enfermés dans des cellules, ils y passent la nuit. Tous, à tour de rôle, sont interrogés par la Gestapo.

 

Le lendemain, les adultes et les adolescents menottés, les 51 prisonniers sont transférés en train à Drancy, l'antichambre de la mort. Enregistrés dans le carnet des entrées du camp, le 8 avril 1944, ils portent les numéros 19 185 à 19 235.

 

Dès l'annonce de la rafle, Sabine Zlatin ne se résigne pas. Elle veut tout faire pour les sauver. Elle se rend à l'administration de Vichy pour qu'on les libère. Sans résultat. Toujours aussi déterminée, elle se rend à Paris et rencontre la directrice de la Croix-Rouge qui lui indique qu'ils sont à Drancy. Mais rien à faire, leur sort est définitivement scellé. Implacablement.

 

Une semaine après la rafle, le 13 avril 1944, 34 des enfants d'Izieu et 4 des éducateurs sont déportés au centre de mise à mort d'Auschwitz-Birkenau par le convoi n° 71. Après trois jours d'un trajet aux conditions inhumaines, ils arrivent sur la "Judenrampe" où l'on procède à "la sélection". Les enfants sont directement dirigés vers les chambres à gaz, ainsi que les époux Eva et Moïse Reifman. Leur fille Suzanne Reifman et Léa Feldblum sont dirigées vers les kommandos de travail. Alors qu'elle entend pleurer son fils Claude, Suzanne décide de le rejoindre dans l'autre file, celle qui mène directement à la mort.

 

Les autres enfants et éducateurs d'Izieu sont déportés puis assassinés à Auschwitz par les convois n° 72, n° 74, n° 75 et n° 76, entre le 20 avril et le 30 juin 1944. Quant à Miron Zlatin et aux deux adolescents de la colonie, Théo Reis et Arnold Hirsch, ils sont déportés par le convoi n° 73 du 15 mai 1944, uniquement constitué d'hommes jeunes, à destination de l'Europe du Nord. Transférés à la forteresse de Reval en Estonie, ils effectuent des travaux forcés dans une carrière, avant d'être fusillés à la fin du mois de juillet 1944.

 

Aucun des enfants ne reviendra. De tous les éducateurs, seule Léa Feldblum a survécu.

 

 

 

 

La culpabilité de Klaus Barbie


Le responsable direct de ce massacre est le chef de la Gestapo de Lyon : le SS Obersturmführer Klaus Barbie. Par la simple signature d'un télégramme, il scelle la mort de 44 enfants et de 6 adultes. En effet, le 6 avril 1944, à 20 h 10, il envoie un télégramme à Paris, adressé au responsable de la police de sûreté et des services de sécurité en France, à l'attention du service des affaires juives de la Gestapo. Le contenu du télex décrit la rafle et ordonne la déportation pour Drancy. Il se termine par la mention : "Par ordre, signé : BARBIE."

Une question se pose : est-il présent à Izieu lors de la "liquidation" de la colonie ? A l'heure actuelle, nous l'ignorons. Peu importe, car une chose est sûre, en signant ce télégramme, Barbie endosse la responsabilité de cette arrestation. De son propre chef et de par son pouvoir décisionnel, il enclenche un processus criminel que rien ni personne ne pourra arrêter.

 

Au lendemain de la guerre, Klaus Barbie réussit à se faire engager par les services spéciaux américains. Il interroge les transfuges de l'Est dans le cadre de la guerre froide ou exécute des missions dans la partie communiste de l'Allemagne. Alors que la France le réclame aux Américains, les Etats-Unis le font passer en Amérique du Sud. D'Argentine, il passe en Bolivie où il travaille dans l'armée aux services de différentes dictatures.

 

Les deux membres de la Gestapo qui participaient à l'opération du 6 avril ne seront jamais identifiés. Quant à l'unité militaire qui procède à l'arrestation, il s'agit du 958e bataillon de la défense antiaérienne de la Wehrmacht. Au lendemain de la guerre et jusqu'au procès de Barbie à Lyon en 1987, aucun membre de cette unité militaire ne sera retrouvé pour être jugé ou pour témoigner.

 

 

La question de la dénonciation


Autre interrogation essentielle : d'où venaient les informations qui ont permis à la Gestapo de repérer les enfants de la colonie ?

En septembre 1945, une enquête est ouverte dans la région pour "identifier les auteurs de crimes de guerre". Concernant la rafle d'Izieu, les recherches mettent en cause Lucien Bourdon. Réfugié lorrain, paysan dans une commune proche d'Izieu, Brens, il embauche, en septembre 1943, l'un des adolescents de la colonie : Fritz Loebmann. Le 6 avril 1944, il accompagne la Gestapo et assiste à l'arrestation des enfants. Le 8 avril, les Allemands assurent son déménagement pour son retour en Lorraine. Il finit la guerre comme gardien d'un camp d'internés politiques à Sarrebruck. Le 15 mars 1945, il est incorporé dans les rangs de la Wehrmacht, avant d'être fait prisonnier par les Américains quinze jours plus tard. En juin, il est rapatrié en France.

 

Soupçonné d'avoir dénoncé les enfants d'Izieu, il est arrêté le 1er mars 1946 près de Metz. Transféré à Lyon, il est "inculpé de trahison". L'un des chefs d'inculpation est d'avoir "entretenu des intelligences avec une puissance étrangère, l'Allemagne, ou avec ses agents, en vue de favoriser les entreprises de cette puissance contre la France". Faute de preuves suffisantes, l'accusation de dénonciation n'est pas retenue mais, le 13 juin 1947, la Cour de justice de Lyon le juge "coupable d'indignité nationale" et le condamne à la "dégradation nationale à vie".

 

Le nom d'André Wucher a été également évoqué comme un coupable potentiel. Tout d'abord parce que son fils René, arrêté avec les enfants à la Maison d'Izieu, est remis en liberté par les Allemands à Brégnier-Cordon. On l'a accusé d'avoir placé son fils à la colonie comme espion. Ensuite parce qu'André Wucher est exécuté en août 1944, probablement par des "groupes autonomes" de maquisards, pour des comptes personnels sans rapport avec la rafle d'Izieu [1].

 

Pierre-Marcel Wiltzer, le sous-préfet de Belley, a déclaré avoir reçu une lettre de dénonciation au cours de l'hiver 1943-1944 : "C'était une lettre écrite à l'encre bleue, rédigée d'une écriture maladroite sur une demi-page. Elle disait que les enfants de la colonie étaient des enfants juifs. Elle n'était pas signée" [2]. Ce témoignage atteste que l'on a tenté, au moins une fois, de dénoncer les enfants juifs d'Izieu.

 

Cette rafle reste une énigme dans l'histoire de la France des années sombres. Il a forcément fallu que la Gestapo soit en possession d'une information pour commettre son crime. Mais nous ne connaissons pas, en l'état actuel des recherches historiques, l'origine de cette information. Dénonciation(s) ? Traces laissées par le courrier, par la scolarisation d'adolescents à Belley ou lors des démarches pour le ravitaillement de la colonie ? Informations interceptées dans les bureaux de l'UGIF [3] de Chambéry lors de la rafle du 8 février 1944 ? Autant de pistes pour lesquelles nous n'avons aucun élément tangible. Barbie est mort en prison, en 1991, emportant avec lui les réponses.

 

1. Cette hypothèse peut être avancée grâce au travail de recherche entrepris par Richard Schittly dans son ouvrage Izieu, l'innocence assassinée, Editions Comp'Act, 1994, p. 109-113.
2. Pierre-Marcel Wiltzer, entretien conduit par Richard Schittly, 1993.
3. UGIF : Union Générale des Israélites de France.

 

 

 

 

 

Les arrestations
du 6 avril 1944


Liste des 44 enfants et des 7 éducateurs arrêtés le 6 avril 1944 par la Gestapo à Izieu. Tous ont été assassinés au nom d'une idéologie raciste parce que nés juifs. Cette liste a été établie grâce aux recherches de Serge Klarsfeld.



Noms Prénoms
Age
Pays d'origine N° de convoi
ADELSHEIMER Sami 5 Allemagne 71
AMENT Hans 10 Autriche 75
ARONOWICZ Nina 12 Belgique 71
BALSAM Max-Marcel 12 France 71
BALSAM Jean-Paul 10 France 71
BENASSAYAG Esther 12 Algérie 71
BENASSAYAG Elie 10 Algérie 71
BENASSAYAG Jacob 8 Algérie 71
BENGUIGUI Jacques 12 Algérie 71
BENGUIGUI Richard 7 Algérie 71
BENGUIGUI Jean-Claude 5 Algérie 71
BENTITOU Barouk-Raoul 12 Algérie 71
BULKA Majer 13 Pologne 71
BULKA Albert 4 Belgique 71
FRIEDLER Lucienne 5 Belgique 76
GAMIEL Egon 9 Allemagne 71
GERENSTEIN Maurice 13 France 71
GERENSTEIN Liliane 11 France 71
GOLDBERG Henri-Chaïm 13 France 71
GOLDBERG Joseph 12 France 71
HALAUNBRENNER Mina 8 France 76
HALAUNBRENNER Claudine 5 France 76
HALPERN Georgy 8 Autriche 71
HIRSCH Arnold 17 Allemagne 73
KARGEMAN Isidore 10 France 71
KROCHMAL Rénate 8 Autriche 71
KROCHMAL Liane 6 Autriche 71
LEINER Max 8 Allemagne 71
LEVAN-REIFMAN Claude 10 France 71
LOEBMANN Fritz 15 Allemagne 71
LUZGART Alice-Jacqueline 10 France 75
MERMELSTEIN Paula 10 Belgique 74
MERMELSTEIN Marcel 7 Belgique 74
REIS Théodor 16 Allemagne 73
SADOWSKI Gilles 8 France 71
SPIEGEL Martha 10 Autriche 71
SPIEGEL Senta 9 Autriche 71
SPRINGER Sigmund 8 Autriche 71
SZULKLAPER Sarah 11 France 71
TETELBAUM Max 12 Belgique 71
TETELBAUM Herman 10 Belgique 71
WELTNER Charles 9 France 75
WERTHEIMER Otto 12 Allemagne 71
ZUCKERBERG Emile 5 Belgique 71
Personnel d'encadrement : déporté et assassiné
FEIGER Lucie 49 France 72
FRIEDLER Mina 32 Pologne 76
LEVAN-REIFMAN Sarah 36 Roumanie 71
REIFMAN Éva 61 Roumanie 71
REIFMAN Moïse 63 Roumanie 71
ZLATIN Miron 39 Russie 73
Survivante
FELDBLUM Laja 26 Pologne 71
Rescapé de la rafle
REIFMAN Léon 30 Roumanie  

 


Izieu, été 1943

Izieu, été 1943. De gauche à droite : Arnold Hirsch, Albert dit Coco Bulka, la mère de Philippe Dehan, Philippe Dehan, Diane Popowski, Renée Pallarés et Raoul Bentitou sur les épaules de Théo Reis. © Col. Philippe Dehan

 

 

 

 

 

Les liens avec la Résistance ?

© E. Ressort / Maison d'Izieu

© E. Ressort / Maison d'Izieu
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La Résistance dans le département de l'Ain est très combative. Ainsi, le 11 novembre 1943, à Oyonnax, le maquis occupe la ville quelques heures en organisant un défilé pour rendre hommage aux combattants de 1914-1918. Une gerbe est déposée au monument aux morts. Une épitaphe l'accompagne : "Les vainqueurs de demain aux vainqueurs de 1914-1918". Cet épisode épique illustre bien le dynamisme des maquis de l'Ain.

 

Pour ce qui est de la région d'Izieu, la situation est différente. Le sud du Bugey est une zone relativement calme où la résistance n'est pas aussi opérationnelle que dans le nord du département. Néanmoins, une question se pose : pour l'année 1943-1944, le maquis local était-il en lien direct avec la colonie d'Izieu ? Lui a-t-il apporté une aide ? Une protection a-t-elle été envisagée ? En l'état actuel des recherches, au vu des documents, des témoignages écrits et oraux, il semble peu probable que des liens structurels aient existé ente le maquis et la Maison d'enfants d'Izieu. Tout au plus, quelques témoignages laissent envisager une aide sous la forme de ravitaillement. Mais ces actions seraient individuelles, et non pas le résultat d'une décision concertée du maquis.

 

Cependant, Sabine Zlatin a toujours affirmé qu'avec son mari, ils étaient en liens étroits avec la Résistance. Miron aurait participé à des opérations de parachutage. Une attestation datée du 13 mai 1945, signée du lieutenant-colonel Romans, chef des maquis de l'Ain, rapporte que Miron "a fait partie de la Résistance à dater de juillet 1943" et qu'il "a rendu de multiples services à une formation de bûcherons dont la majorité étaient des réfractaires au STO. A été en relations constantes avec J3, chef des liaisons des Mouvements unis de la Résistance et dont le nom véritable est Adhemar".

 

La question des liens avec la Résistance reste donc ouverte en l'attente de nouveaux témoignages et documents historiques. Soulignons qu'au lendemain de la guerre, quand Sabine Zlatin entreprend des démarches pour la commémoration de la rafle d'Izieu le 7 avril 1946, elle sait que ce projet ne pourra aboutir sans l'aide des associations et des personnes issues des mouvements de résistance. Il lui fallait nécessairement établir un lien entre la colonie et le maquis.

 

Le combat contre l’oubli

Première commémoration de la rafle, le 7 avril 1946

Première commémoration de la rafle, le 7 avril 1946. Une foule importante assiste à cette manifestation. © Maison d'Izieu/Succession Sabine Zlatin
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De 1945 à nos jours, le souvenir de la tragédie d'Izieu est le produit d'une histoire difficile et mouvementée. Grâce à la ténacité et à la responsabilité d'une poignée de personnes, la mémoire des enfants d'Izieu n'est jamais tombée dans l'oubli.

 

Dès 1945, Sabine Zlatin met toute son énergie pour accomplir son devoir de mémoire. Le 24 juillet, elle écrit une lettre au préfet de l'Ain et lui demande l'autorisation "d'apposer une plaque sur la Maison d'Izieu". Une commémoration officielle est programmée pour le 7 avril 1946. La préparation de la cérémonie est assurée par un comité présidé par Jean Cardot, sous-préfet de Belley et ancien chef de la résistance locale. Une souscription est lancée. Les fonds recueillis permettent la pose d'une plaque sur la façade de la maison de l'ancienne colonie. Sur la commune de Brégnier-Cordon, un monument en pierre de l'Ain est érigé à la mémoire des victimes de la rafle.

 

La cérémonie du 7 avril 1946 est impressionnante. La foule est venue en masse à Lélinaz. Aux côtés de Sabine Zlatin, dans un esprit cuménique, de nombreuses personnalités ont fait le déplacement : Laurent Casanova, ministre communiste des Victimes de la guerre ; le préfet; le sous-préfet; le révérend-père Chaillet, directeur de "Témoignage Chrétien", ainsi qu'un détachement de tirailleurs sénégalais.

 

Cette cérémonie est le premier et le seul grand événement célébrant la tragédie d'Izieu avant les années 1980. Il faudra attendre quatre décennies pour que l'écho de ce drame se fasse réellement entendre sur un plan national et international. Entre-temps, Sabine Zlatin continue à honorer chaque année, en avril, la mémoire des disparus en venant fleurir la stèle d'Izieu. De leur côté, les autorités locales fleurissent régulièrement le monument de Brégnier-Cordon lors des fêtes nationales.

 

En 1950, la Maison d'Izieu est rachetée par la famille Thibaudier. Peu après, quelques événements modestes évoquent à nouveau la tragédie. En déplacement dans l'Ain, en juin 1956, le général de Gaulle fait allusion à la rafle qu'il qualifie de "honte". Le vingtième anniversaire est célébré, en avril 1964, en présence de quelques personnalités.

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L'efficacité militante des époux Klarsfeld


La Paz, capitale de la Bolivie, 3 700 mètres d'altitude. Nous sommes le 6 mars 1972. Vers midi, Beate Klarsfeld et Ita-Rosa Halaunbrenner s'enchaînent sur un banc, en plein centre ville. La première est la femme de l'avocat Serge Klarsfeld, la deuxième est une femme âgée de soixante-huit ans. Elle est la mère de Claudine et Mina, deux fillettes raflées à Izieu le 6 avril 1944. Son mari et l'aîné de ses cinq enfants, Léon, ont également été arrêtés par Barbie le 24 octobre 1943. Son mari a été fusillé le 24 novembre. Des trois enfants déportés, aucun n'est revenu des camps. Seuls deux des enfants Halaunbrenner, Yvette et Alexandre, ont survécu à la guerre.

Madame Halaunbrenner porte une pancarte sur laquelle figure une photo de sa famille, ainsi que l'inscription : "Boliviens, écoutez ! En tant que mère, je réclame seulement la justice et que soit jugé Barbie-Altmann, assassin de mon mari et de mes trois enfants." Celle de Beate Klarsfeld : "Au nom des millions de victimes du nazisme, que soit permise l'extradition de Barbie-Altmann."

 

Barbie, responsable direct de la rafle d'Izieu, restera en Bolivie, mais le retentissement de cette action exceptionnelle est considérable. Toute la presse internationale s'en fait l'écho. La Bolivie, montrée du doigt, ne peut ignorer le problème indéfiniment. Les bases du règlement de l'affaire Barbie sont posées.

 

Les époux Serge et Beate Klarsfeld se battent pour que Klaus Barbie soit enfin jugé pour ces crimes. Chasseurs de nazis, militants de la mémoire, ils ont retrouvé la trace de Klaus Barbie au tout début des années 1970, alors que la justice allemande désirait classer le dossier. Il faudra des actions spectaculaires et risquées, comme celle de La Paz, pour faire échec au classement de l'affaire : à Munich, en septembre 1971, avec Fortunée Benguigui, ou bien la tentative d'enlèvement de Klaus Barbie au cours de l'hiver 1972-1973.

 

Après un changement de gouvernement en Bolivie, Barbie est enfin arrêté puis expulsé vers la France le 4 février 1983. Le lendemain, il est incarcéré à la prison Montluc à Lyon et inculpé de "crime contre l'humanité". Le procès peut être instruit. Pour le couple Klarsfeld, dix années de combat ont porté leurs fruits. Dix années de combat contre l'impunité dont bénéficiait Klaus Barbie depuis quarante ans. Il faut souligner le courage exceptionnel de mesdames Benguigui et Halaunbrenner qui n'ont pas hésité à se lancer pleinement dans cette bataille. Sans eux, sans elles, rien n'aurait été possible.

 

 

Le devoir républicain


"Rappelons à la Nation ce qu'il advint ici" (allocution de François Mitterrand, inauguration de la Maison d'Izieu, 24 avril 1994).

A l'issue du procès Barbie, il est impensable que le souvenir de la rafle d'Izieu retombe à nouveau dans l'oubli. L'idée de créer un mémorial à Izieu s'impose comme une évidence. Le 8 mars 1988, les statuts de l'association pour la création et la gestion du Musée-mémorial d'Izieu sont déposés à la préfecture de l'Ain. Sabine Zlatin et Pierre-Marcel Wiltzer en assurent la présidence. L'objectif premier est de "commémorer la mémoire des victimes innocentes de cette tragédie".

 

L'association doit acquérir la maison. Elle lance une souscription publique nationale sous le haut patronage du président de la République, François Mitterrand. L'Etat et les collectivités accordent des subventions. Après des négociations parfois difficiles, la maison est finalement acquise en juillet 1990. L'historienne Anne Grynberg est nommée commissaire de l'exposition permanente et assure la conception scientifique avec des personnalités réputées : Bernard Comte, Philippe Joutard, Pierre Nora, Henry Rousso, Pierre Birnbaum, le procureur Pierre Truche, le maire de Brégnier-Cordon Robert Mériaudeau et Hélène Waysbord, inspectrice générale de l'Éducation nationale.

 

Un projet de musée est présenté en avril 1992. Au mois de novembre, François Mitterrand inscrit le projet dans la liste des "Grands travaux de la présidence de la République". Il décide par décret d'instituer une "Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites commises sous l'autorité de fait dite "Gouvernement de l'Etat français" (1940-1944)". Cette journée est fixée le 16 juillet, date anniversaire de la rafle du Vélodrome d'hiver à Paris.

 

La tragédie d'Izieu devient un symbole auquel la République rend hommage. Au début des années 1990, la France commence à regarder son passé en face. La République doit s'inscrire dans cette dynamique de vérité. Dans un message lu à Izieu le 25 avril 1993, François Mitterrand écrit : "La douleur de la communauté juive est aussi celle de la République."

 

Un an plus tard, le 24 avril 1994, le président inaugure le Musée-mémorial des enfants d'Izieu. Le drame d'Izieu rentre définitivement dans la mémoire républicaine.

 

 

 

Génocide et crime contre l'humanité


Izieu, 6 avril 1994 : le cinquantenaire de la rafle est célébré dans le recueillement. Le même jour, au Rwanda débute le génocide des Tutsis par les Hutus : plus d'un million de morts entre avril et juin 1994. La promesse du "plus jamais ça", prononcée après Auschwitz, est à nouveau démentie.

Le génocide est la forme la plus radicale du crime contre l'humanité. Il consiste en ce que des hommes exterminent d'autres hommes, non pour ce qu'ils font, mais pour ce qu'ils sont. En 1945, le tribunal militaire de Nuremberg définit le crime contre l'humanité comme "l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout acte inhumain contre les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien des persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux" [1]. Ce crime est imprescriptible.

 

En octobre 1996, le Musée-mémorial des enfants d'Izieu organise un colloque sur le crime contre l'humanité. Maître Roland Rappaport [2] faisait remarquer : "A travers le génocide commis contre les juifs, l'humanité tout entière était visée. Il en va de même des dangers pour toute l'humanité, si on peut massacrer au Rwanda, au Cambodge et que les crimes restent impunis" [3]. Les participants soulignèrent l'importance de la mise en place des Tribunaux pénaux internationaux pour juger les criminels du Rwanda (TPIR) et de l'ex-Yougoslavie (TPIY).

 

A la différence du tribunal de Nuremberg de 1945, il ne s'agit plus d'une justice des vainqueurs, mais d'une justice internationale. Où en sommes-nous ? Malgré de réelles difficultés, le processus semble irréversible. Qui, il y a trois ans, aurait pu penser que l'ex-leader des Serbes, Slobodan Milosevic, comparaîtrait devant le TPIY ? Enfin, depuis le 11 avril 2002, soixante Etats ont ratifié le traité de Rome (1998) donnant ainsi une existence officielle à la Cour pénale internationale (CPI). Ce traité instituant la CPI est entré en vigueur le 1er juillet 2002, déclenchant ainsi la juridiction du premier tribunal pénal international permanent, même si son statut n'a pas encore été ratifié par tous les pays ce qui fait que sa compétence n'est pas encore universelle pour juger des auteurs de génocides, de crimes contre l'humanité et de crimes de guerres. Une première dans l'histoire des hommes.

 

1. Dans le nouveau code pénal, entré en vigueur le 1er mars 1994, cette définition est encore élargie.
2. Maître Roland Rappaport a été l'avocat de Léon Reifman et de Sabine Zlatin au procès de Klaus Barbie en 1987. Il fut l'un des initiateurs du Musée-mémorial des enfants d'Izieu, dont il est actuellement membre du Conseil d'administration.
3. Actes du colloque, Le crime contre l'humanité, origine, état et avenir du droit. Musée-mémorial des enfants d'Izieu, Editions Comp'Act, Chambéry, 1998, 160 p.

 

 

 

Une mémoire vivante

Les "anciens de la colonie", 31 mai, 1er-2 juin 2002

Les "anciens de la colonie", 31 mai, 1er-2 juin 2002. La mémoire d'Izieu a pu être enrichie grâce à leurs témoignages. De gauche à droite, 1er rang : C. Raiz, G. Hirtz, H. Alexander ; 2e rang : S. Pintel, R. Pallarés-Pariselle, D. Fenster (D. Popowski), H. Waysenson, E. Adler ; 3e rang : B. Waysenson, A. Halaunbrenner, A. Waysenson, Y. Holtzel (H. Wolf), P. Niedermann et A. Adler. © Maison d'Izieu
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En activité depuis avril 1994, la Maison d'Izieu, mémorial des enfants juifs exterminés, se veut un endroit d'accueil et d'éveil à la vigilance.

 

A partir de l'évocation des enfants juifs d'Izieu et la perpétuation de leur souvenir, elle consacre ses activités à l'information et à l'éducation de tous les publics sur le crime contre l'humanité et les circonstances qui l'engendrent. Elle entend contribuer à la défense de la dignité, des droits et de la justice, et à la lutte contre toutes les formes d'intolérance et de racisme.

 

Tout au long de l'année de nombreuses activités sont proposées : rencontres, colloques, expositions, conférences, etc.

 

La Maison d'Izieu est un lieu de mémoire active et vivante, elle s'adresse aux publics de l'Éducation nationale et reçoit des écoliers du primaire, des collégiens, des lycéens, jusqu'aux étudiants de l'université.

 

Elle répond à sa vocation pédagogique en mettant à la disposition des enseignants les moyens de compléter leur travail ou de développer de nouveaux projets tels qu'ateliers, parcours artistiques, rencontres avec des témoins et intervenants divers, voyages sur des lieux de mémoire comme Auschwitz ou Rivesaltes.

 

De nouveaux développements à ces activités voient le jour : ouverture au monde universitaire, partenariat et projets avec les départements pédagogiques de plusieurs lieux de mémoire en Allemagne.

 

 

 

 

 

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    Repères chronologiques

Sur les hauteurs d'Izieu

Sur les hauteurs d'Izieu, les éducatrices Rachel Pludermacher et Marcelle Ajzenberg, entourées de Théo Reis et Arnold Hirsch, été 1943.. © Col. Philippe Dehan
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3 septembre 1939 - A la suite de l'invasion de la Pologne, la France déclare la guerre à l'Allemagne.

 

13 mai 1940 - L'Allemagne lance son offensive contre la France.

 

23 mai 1940 - 9 000 ressortissantes allemandes et autrichiennes, dont 50 % de juives, sont internées par les Français au camp de Gurs (Pyrénées-Atlantiques) avec leurs enfants.

 

22 juin 1940 - Signature de l'Armistice entre la France et l'Allemagne nazie.

 

10 juillet 1940 - Le maréchal Pétain devient chef de l'État français.

 

27 septembre 1940 - Ordonnance allemande pour le recensement des juifs en zone occupée.

 

3-4 octobre 1940 - Vichy promulgue les premières lois contre les juifs, ainsi que des mesures arbitraires d'internement à leur encontre.

 

21 octobre 1940 - Interdiction aux juifs d'exercer certaines professions : enseignants et assimilés.

 

A partir du 22 octobre 1940 - Apposition de la mention "juif" sur les cartes d'identité en zone occupée.

 

24 octobre 1940 - Entrevue de Montoire, poignée de main entre Pétain et Hitler.

 

23-23 mars 1941 - Création du Commissariat général aux questions juives.

 

2 juin 1941 - Promulgation du second statut des juifs par le gouvernement de Vichy. Recensement des juifs en zone libre.

 

20-21 août 1941 - Création du camp de Drancy.

 

5 septembre 1941 - Ouverture de l'exposition "Le juif et la France" au palais Berlitz à Paris.

 

20 janvier 1942 - Conférence de Wannsee, en banlieue de Berlin. Les nazis décident que tous les juifs d'Europe seront déportés dans le cadre de la "solution finale" qui prévoit leur extermination systématique.

 

Printemps 1942 - Sabine Zlatin prend la direction d'une maison d'enfants juifs à Palavas-les-Flots.

 

Juin 1942 - Obligation du port de l'étoile jaune.

 

Eté 1942 - Sur l'ensemble du territoire, les autorités françaises procèdent à de grandes rafles visant des familles juives.haut de page

 

16-17 juillet 1942 - Rafle du Vel' d'Hiv à Paris.

 

14 août 1942 - Pour la première fois, les enfants de moins de seize ans sont intégrés dans les convois de déportation partant de Drancy pour Auschwitz.

 

8 novembre 1942 - Les alliés débarquent en Afrique du Nord.

 

11 novembre 1942 - Les Allemands envahissent la zone sud, l'armée italienne occupe les départements français situés sur la rive gauche du Rhône.

 

11 décembre 1942 - Décret Laval imposant le timbre "juif" sur les cartes d'identité et les cartes d'alimentation dans toute la France.

 

Janvier 1943 - Création de la Milice.

 

Mars-avril 1943 - Les époux Zlatin quittent Montpellier pour Chambéry avec une quinzaine d'enfants juifs. Ils fondent la colonie d'Izieu.

 

8 septembre 1943 - L'Italie capitule. Les Allemands occupent l'ex-zone italienne.

 

16 octobre 1943 - Gabrielle Perrier est nommée institutrice à la "Colonie d'enfants réfugiés" d'Izieu.

 

6 avril 1944 - La Gestapo et l'armée allemande raflent l'ensemble des occupants de la Maison d'Izieu.

 

13 avril-30 juin 1944 - 42 enfants et 6 éducateurs, répartis dans plusieurs convois, quittent Drancy pour être assassinés à Auschwitz. Deux adolescents et le directeur de la colonie sont assassinés à Reval en Estonie.

 

6 juin 1944 - Les alliés débarquent en Normandie.

 

17 août 1944 - Départ du dernier convoi de Drancy pour Auschwitz.

 

26 août 1944 - De Gaulle descend les Champs-Élysées.

 

8 mai 1945 - Signature de l'armistice.

 

Eté 1945 - Retour de 2'500 survivants sur 76'000 juifs déportés, dont 11'000 enfants.

 

7 avril 1946 - Première commémoration de la rafle à Brégnier-Cordon et à Izieu.

 

1972-1982 - Traque de Klaus Barbie par les époux Klarsfeld. Février 1982 - Klaus Barbie est expulsé de Bolivie vers la France.

 

11 mai-4 juillet 1987 - Procès de Klaus Barbie à Lyon.

 

8 mars 1988 - Création de l'Association pour la création et la gestion du Musée-mémorial d'Izieu.

 

24 avril 1994 - Le président de la République inaugure le Musée-mémorial des enfants d'Izieu.

 

 La colonie des enfants d'Izieu

Au matin du 6 avril 1944, la Gestapo de Lyon et l'armée allemande raflent les 44 enfants et 7 adultes juifs présents à la colonie d'Izieu. Au sein de ce refuge temporaire, ils réapprenaient à vivre après plusieurs mois d'internement ou une séparation brutale d'avec leurs familles. De ces enfants nous restent des dessins, des lettres, des témoignages et un exceptionnel ensemble de photographies réunies ici pour la première fois

La Colonie Des Enfants D'izieu (1943-1944) - K. Houze, J. C. Bailly- Libel
Parution : 06 Avril 2012
Prix indicatif : 20.00 €

 

Regards

GARAY Corinne Mercredi 11 avril 2012 à 0h00

Images inédites de la colonie des enfants d’Izieu

Des enfants il existait aussi des photographies réunies dans un livre.                               

Avant d’être le nœud d’un drame, Izieu fut une belle colonie où l’on mit à l’abri entre mai 1943 et le 6 avril 1944 des enfants juifs en plein cœur de la tourmente de la seconde guerre mondiale pour les soustraire aux persécutions antisémites.

De ces enfants, il restait des dessins. Il restait des lettres et des témoignages réunis aujourd’hui au musée. Mais il existait aussi des photographies réunies pour la première fois dans un livre : « La colonie des enfants d’Izieu 1943-1944. »


106 enfants et adolescents “passés” à Izieu

Depuis l’ouverture du musée mémorial en 1994, on connaissait finalement très bien le parcours des enfants raflés, puisque dès l’ouverture de cette maison, c’est autour d’eux et du parcours de leur famille que la muséographie fut fondée.


Au fil du temps et des recherches conduites, l’estimation du nombre d’enfants « passés » par Izieu s’est aussi affinée. Ils auraient été 106 enfants et adolescents. Jusqu’en janvier 1944, Miron Zlatin avait tenu à jour cette liste attestant de la présence des enfants, sous leur vrai nom et parfois sous un nom d’emprunt. Pour certains figure le parcours, pour d’autres rien de plus. Beaucoup poursuivirent leur chemin et furent dispersés vers la Belgique, le Luxembourg, la Suisse… notamment. Les archives de l’œuvre de secours aux enfants (l’OSE), les recherches de Serge Klarsfeld sur les 44 enfants d’Izieu, les témoignages au procès Barbie, toutes ces données ont permis de reconstruire des parcours et d’approfondir les recherches partout où ces familles passèrent en Europe.



En juin 2002, la maison prit l’initiative de réunir les anciens survivants qui séjournèrent à la colonie. Parmi la vingtaine d’anciens, une quinzaine accepta de répondre à une interview consignant leur témoignage. « Parmi eux, il y avait ceux dont on connaissait déjà bien le parcours comme Paul Niedernann, Alexandre Halaunbrenner, Samuel Pintel, et d’autres dont on connaissait moins les parcours comme Georges Hirtz qui avait 7 ans et n’avait pas vraiment de souvenirs d’Izieu… mais qui sut dire où il était né, quel avait été le parcours de sa famille », se souvient Kathel Houzé, corédactrice de l’ouvrage et chargée de la communication au musée.


« Lors de cette rencontre en 2002 des anciens sont arrivés avec des photos que l’on ne connaissait pas, parmi lesquelles les clichés 6X9 d’Henry Alexander : des photos où il figurait, où d’autres enfants prennent la pose, des photos d’identité que les enfants s’échangeaient, des photos de la colonie et un très rare cliché flou du grenier de la maison, où était installée sa chambre. Nous avions décidé de travailler avec eux lors de cette rencontre sur l’identification des photos, pour faire coïncider les listes et des portraits, pour enfin mettre un nom sur chaque visage à la manière dont on le ferait avec d’anciennes photos de classes. »



Les archives de Sabine Zlatin ouvertes

Lors de cette rencontre, toutes les archives personnelles de Sabine Zlatin, fondatrice de la colonie, déposées au musée et inventoriées sommairement, ont été ouvertes. Beaucoup de photos furent retrouvées : parmi lesquelles la photo originale qui ouvre l’exposition dans la grange.

« En reconstituant ce puzzle, on s’est rendu compte que les voisins de la colonie, la famille Perticoz possédait des photos prises par leur nièce Marie-Louise Bouvier, douze jours avant la rafle… autant dire pratiquement celle de tous les enfants qui ont été raflés. Deux n’ont pas pu être identifiés », précise Kathel Houzé.


Le livre montre pour la première fois des photos prises avec les Éclaireurs de France, la troupe Jean Charcot, à laquelle participèrent quelques enfants de la colonie : Alec Bergman et Marcel Bulka, lorsqu’ils furent scolarisés pendant leur séjour à la colonie au collège de Belley. Alec Bergman en 2002 donna cinq clichés méconnus. Les sœurs Pallarès, des amies de la maison originaires de Montpellier qui passèrent l’été 1943, à Izieu, firent aussi de nombreuses photos. On ne répertoria pas moins de trois appareils photo dans la colonie.



Fort de cette nouvelle matière historique importante (1), le musée et les éditions lyonnaises Libel avec le soutien de la fondation pour la mémoire de la Shoah publient ces photos dans un même livre (70 des 80 clichés aujourd’hui connus). Kathel Houzé a coordonné l’ouvrage de concert avec Stéphanie Boissard, documentaliste au musée, et Pierre Jérôme Biscarat, du service pédagogique. Ensemble, ils ont pu réunir et commenter ces photos qui racontent les amitiés entre enfants, la vie quotidienne à Izieu : des séances de pluches de pommes de terre, à une après-midi théâtre sur le perron de la maison, mais aussi les farces et espiègleries de ces enfants… Une contribution de l’écrivain Jean-Christophe Bailly complète l’ouvrage.



C’est très symboliquement, le 6 avril, jour de la commémoration de la rafle des enfants en 1944 que cet ouvrage sort de presse… comme pour nous mieux nous livrer les souvenirs d’un bel « album de famille de la maison », comme le dit Kathel Houzé.

Corinne Garay

(1) Ce travail continu de documentation, c’est la mission que poursuit inlassablement le musée. Il recherche toujours de nouveaux documents, des informations sur des documents où certaines personnes de la région pourraient reconnaître des personnes.  

 

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